La plupart des compositeurs soviétiques ont été assassinés deux fois : en URSS, par les autorités staliniennes qui les tenaient pour inféodés à l'Occident et "étrangers aux hautes aspirations musicales du Peuple", et en Occident, du temps de la Guerre Froide, où on les accusait en bloc de n'être que des musiciens croupions à la solde du Parti, composant des "oeuvrettes simplistes, de manière à être facilement compris des Masses." Gavrill Nikolaïevitch Popov (1904-1972) fut l'un d'eux.
Popov naquit à Novocherkassk , et commença ses études musicales à proximité de Rostov sur le Don, où il passa les années 1917-1922 à étudier le piano et la composition avant de se rendre à Leningrad. Poursuivant dans cette ville ses études de piano, il entra dans la classe composition de Vladimir Chtcherbachov (1889-1952), et entreprit en parallèle des études d'architecture et d'histoire de la littérature. En concert, il donna à de nombreuses reprises "Les Noces" de Stravinsky, en compagnie de Maria Yudina et de deux autres pianistes. Il vint s'établir à Moscou en 1943, où il y resta jusqu'à la fin de ses jours. Dmitri Chostakovich (1906-1975), parmi d'autres, le tenait en très haute estime. Il est notamment l'auteur de six symphonies, d'oeuvres pour voix et orchestre, d'oeuvres de musique de chambre, d'un opéra ("Alexandre Nevsky") et de nombreuses musiques de film.
La symphonie N° 1 op. 7 fut écrite entre 1928 et 1934, Popov ne disposant que de très peu de temps en raison de ses obligations. Elle fut présentée à un concours de composition organisé par le Théatre Bolchoï pour commémorer le 15e anniversaire de la Révolution d'Octobre, devant un jury composé de célébrités dont Mikhaïl Gnesine (1883-1957), NikolaÏ Golovanov (1891-1951), Alexandre Goldenweiser (1875-1961) et Nikolaï Miaskovsky (1881-1950). Aucun premier prix ne fut attribué, mais Popov partagea le second avec Yuri Chaporine (1887-1966) et Vissarion Chebaline (1902-1963). La déclaration des résultats finals contenait beaucoup d'éloges, mais aussi certains commentaires critiques, et Popov entrepris des révisions dans la partition. La création n'eut lieu que le 22 mars 1935 à Leningrad, sous la direction de Fritz Stiedry, chef autrichien qui avait émigré en URSS. Entre temps, à Prague et à Berlin, Nikolaï Malko, Otto Klemper, Hermann Scherchen et Erich Kleiber se disputaient la création de la Symphonie - parce que, suite au succès remporté par le Symphonie de chambre pour sept instruments op. 2 ("Russian Music From The 1920s" ; Olympia, 1998 - ASIN B000001HE1), Popov était alors très connu en Allemagne.
L'oeuvre nécessite un grand orchestre avec bois quadruplés et une large section de percussions. Le début est un cri soudain, inattendu, suivi d'un large Allegro energico. L'intensité de la sonorité est renforcée par des polyrythmes (sextolets, quintolets...) qui se recouvrent mais qui, vers la fin, sont interrompus par de nombreux silences. Le second mouvement, largo, est relié à l'atmosphère lyrique du second thème du premier mouvement ; c'est un Rondo auquel il manque une reprise. Le final est extrêmement animé, avec une pulsation et des syncopes fortement accentuées, qui se termine sur un puissant carillon formé de cloches innombrables.
Après la première, et en dépit du prix obtenu par cette symphonie lors du concours du Bolchoï, le Directeur du "Bureau de Contrôle des évènements culturels et du répertoire" de Leningrad décréta que toute nouvelle exécution de l'oeuvre était interdite dans cette ville, car cette symphonie "reflétait l'idéologie de classes qui nous sont hostiles." Il s'ensuivit plusieurs débats animés à l'Union des compositeurs de Leningrad, mais le "Comité principal du répertoire" de l'URSS cassa finalement le veto de Leningrad, le journal "Les Izvestia" osant même parler d'un "net exemple d'exercice superflu et dommageable du pouvoir administratif." La symphonie fut ainsi réintégrée, mais ne fut néanmoins plus jamais jouées pendant plusieurs décennies, ni en Russie, ni ailleurs. Même l'assertion de Chostakovich, comme quoi il était un "grand admirateur de cette symphonie" n'aida pas, les orchestres et les éditeurs la considérant comme un sujet trop brûlant... Puis, elle tomba dans l'oubli...
L'enregistrement qui figure sur ce CD a été réalisé en 2004.