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5.0étoiles sur 5
Génie : le paradoxe de la faiblesse, Janv. 28 2002
Mes excuses à la gente anglaise, je ne puis m'empêcher de faire la critique du Pigeon dans ma langue maternelle. Comme je vais tenter de l'exposer dans la prochaine ligne, j'affirme avec une conviction féroce, ma foi rehaussée d'un amour inouï pour la littérature suskindienne, que ce livre est un chef-d'oeuvre pur et simple. Cette tâche que je m'applique à accomplir est des plus ardues. Il me faut en fait faire preuve d'une objectivité sans faille, et je crois bien devoir m'excuser derechef car je ne suis pas certain d'être à la hauteur. Je me propose d'expliquer non pas l'histoire du Pigeon, ni sa mise en scène, mais plutôt comment le génie de Patrick Suskind se manifeste à travers cette oeuvre qui peut sembler banale à première vue. En fait, lorsqu'on ne s'y attarde pas trop profondément, l'histoire de Jonathan Noel et de sa rencontre avec un pigeon devant la porte de sa petite chambrette peut nous sembler particulièrement ennuyante et vide. Mais si l'on prend la peine d'analyser la perfection des détails, et le fait que chaque action, chaque description ou chaque événement découle directement de l'ÉVÉNEMENT principal qui bouleverse totalement la vie du peronnage, c'est là qu'on commence à prendre conscience du génie sensationnel de l'auteur. Il y a également cette fascinante facilité avec laquelle Suskind parvient à nous aspirer dans son décor comme un trou noir aspire la lumière. En un instant, nous devenons Jonathan Noel, nous compatissons avec lui. L'auteur parvient admirablement bien à fournir l'archétype parfait du monsieur ordinaire. Nom ordinaire. Chambre ordinaire. Vie ordinaire et taciturne. Métier de vigile dans une banque, quoi de plus ordinaire et taciturne. Aucune vie sentimentale, donc pas moyen de sortir de l'ordinarie sur un plan plus affectif ou artistique. Dès les premières pages qui suivent la venue du pigeon, nous sentons le besoin fulgurant de compatir avec Noel, et nous sentons sa crainte. Quoi qu'on en dise, nous devenons l'espace d'un instant ce petit bonhomme anodin et désabusé de sa routine. Voilà un autre aspect du génie de Suskind! Il nous fait littéralement devenir son personnage, et prend bien son temps pour le décrire de long en large, décrire sa platitude. Il pousse l'archétype à l'extrême. Et donc, comme je le disais, à première vue c'est un récit fastidieux. Ne vous laissez pas tenter par ce piège que Suskind vous tend, car en vérité l'auteur à un certain moment vous pose la question suivante : "êtes-vous un vrai lecteur?" Si à cet instant précis vous fermez le livre avec une exclamation de dégoût, c'est que vous venez de répondre négativement à son interrogation. Par contre, si vous poursuivez un tant soit peu votre lecture, c'est un oui catégorique que vous venez de lancer, et bien fait pour vous, car vous pénétrez dans l'insondable bonheur que vous réserve l'histoire de la dégénérescence d'un homme tout petit, tout simple, tout frêle, et presque aussi fragile que la vie en elle-même. Le caractère symbolique des oeuvres de Suskind est phénoménal. Qu'y a-t-il de plus anodin qu'un pigeon? Qu'y a-t-il de plus anodin qu'un monsieur anodin? À présent, mélangez le pigeon anodin et le personnage anodin, dans ce qu'on pourrait appeler une espèce d'expérience de chimie événementielle. Paradoxe pur. L'anodin s'embourbe, se perd dans un vortex infini créé par le bris de la routine. Tout à coup, le pigeon n'est plus anodin du tout : il est déclencheur de bouleversements inconcevables. Tout à coup, le personnage n'est plus anodin du tout : il est victime du pigeon. Il peut vous sembler étrange qu'un oiseau puisse développer un pouvoir aussi énorme sur un être humain. Pourtant, lorsque cet être est suffisamment hypnotisé par une routine terre-à-terre et sans fin, et qu'en somme il n'a pas de vie - si l'on considère la vie comme étant constituée d'événements - l'homme ne devient qu'un ver, que le pigeon peut dominer. Si fragile, la vie d'un ver... Mais à bien y penser, dans la société actuelle, chaque pion ayant sa place sur l'échiquier du capitalisme, chaque numéro ayant son train-train imperturbable, ne sommes-nous pas tous des vers? Je vous souhaite, à tous, de trouver votre pigeon. Car bien qu'il puisse bouleverser votre vie, il ne peut que la rendre meilleure.
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